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Analyse des Faux-Monnayeurs d'André Gide

Analyse des Faux-Monnayeurs d'André Gide

Publiée en 1925 dans la Nouvelle Revue Française, l'oeuvre Les Faux-Monnayeurs d'André Gide est aujourd'hui considérée comme l'un des objets littéraires phares du XXe siècle. Le roman défie les règles du roman linéaire en adoptant une liberté d'écriture et en présentant une multiplicité d'intrigues et de personnages qui font contraste avec ce que l'on sait du roman habituel de l'époque. Cette oeuvre est clairement l'un des précurseurs du mouvement littéraire "nouveau roman" et a trouvé sa place dans la liste des meilleurs romans du demi-siècle.

Étudiée pour le BAC 2018, cette oeuvre ne peut être analysée sans faire le parallèle avec le Journal des Faux-Monnayeurs, un journal tenu par André Gide avant et pendant l'écriture de son roman. Dans cet article de toutCOMMENT, nous allons vous donner une possibilité de plan et d'analyse des Faux-Monnayeurs, ainsi que du Journal des Faux-Monnayeurs d'André Gide.

Nous vous conseillons d'ouvrir dans une autre fenêtre notre résumé détaillé des Faux-Monnayeurs d'André Gide.

Nous étudierons dans un premier temps la relation à l'argent, puis l'amitié et l'amour face à l'éthique, pour terminer sur la force de la mise en abyme et l'effet miroir dans cette oeuvre.

C'est parti ! Bonne lecture !

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I : L'argent

1) La Fausse-Monnaie

Le titre de l'oeuvre "Les Faux-Monnayeurs" fait directement référence à la fausse monnaie. La fausse monnaie prend dans cette oeuvre une place très importante et très symbolique. La monnaie d'échange, qu'elle soit vraie ou fausse peut être considérée comme l'emblème de ce roman. Les pièces circulent en permanence mais nous n'avons, finalement, aucun moyen de savoir si elles sont vraies ou non, de différencier l'authentique du faux.

Cependant, le plus marquant reste le symbole relationnelle de la fausse-monnaie, qui en fait, pour André Gide, n'est autre que la représentation des relations trompeuses et de la difficulté de communication entre tous les personnages dans ce roman. Dans les Faux-Monnayeurs, les gestes sont révélateurs mais difficiles parfois à analyser, tandis que les mots sont en permanence trompeurs, comme de la fausse-monnaie. On peut en conclure qu'il faut se méfier des apparences en permanence, se méfier de ce qui semble clair, car l’ambiguïté et les non-dits sont bien plus profonds et révélateurs de la réalité que les paroles. La fausse monnaie est une manière de désigner l'hypocrisie d'une société qui s'appuie sur la fraude mentale, psychologique et sentimentale pour avancer.

De plus, lorsqu'ils sont en Suisse, Bernard tient entre ses mains une pièce de fausse-monnaie qui est à moitié transparente et qu'il pense pourrait représenter le roman "Les Faux-Monnayeurs" qu'est en train d'écrire Edouard. Mise en abyme : le roman dans le roman, on comprend ici qu'Edouard n'est autre qu'André Gide lui-même et que la pièce transparente représente l'évolution du personnage de Bernard, qui au fil des pages mûrit, et devient de plus en plus lisible, il s'offre à nous, et devient transparent, tout comme la pièce lorsqu'on la gratte.

2) Relation d'argent entre les différents personnages

Les relations d'argent entre les personnages ne cessent d'exister du début à la fin de l'oeuvre. Et ils mettent en avant à quel point l'argent prend une place importante dans l'établissement et l'évolution de nos relations sociales. Quelques exemples :

  • L'argent dont a besoin Laura, mise enceinte par Vincent Moliniers alors qu'elle est déjà mariée. L'argent semble salvateur dans ce cas et Bernard s'empresse de tenter de sauver cette jeune femme en lui donnant l'argent volé dans la valise d'Edouard. Néanmoins, ce que l'on ignore est que Laura a refusé l'argent que Vincent lui a proposé, ce dernier ayant décidé de la quitter pour une autre, l'argent a certainement pris un goût amer. On comprend ici que l'important pour Laura était l'effort entrepris par Vincent pour rester avec elle et non l'argent en lui-même. Le refus est pour elle une façon de se venger.
  • L'argent donné par Edouard à Georges pour qu'il puisse s'acheter un livre. Dans ce cas, une fois de plus, l'argent a un côté bénéfique et salvateur. Le jeune garçon, qui n'est autre que le propre neveu d'Edouard qui l'ignorait à cet instant, souhaite s'instruire et pour l'empêcher de commettre un délit pour y arriver, Edouard fait preuve de générosité en lui offrant les pièces dont il a besoin. Dans le journal des Faux-Monnayeurs, Gide se demande si l'anecdote ne serait pas plus intéressante du point de vue de l'enfant.
  • Lady Griffith joue avec Vincent, en tentant de l'acheter pour pouvoir se servir de lui par la suite : l'argent perfide est ici un moyen de manipulation.
  • L'échange entre Vincent et Robert de Passavant est également un jeu fourbe pour prendre l'ascendant sur Vincent. Il veut qu'il lui soit redevable et ne fait absolument pas cela gratuitement.

3) Autres monnaies d'échange

Dans cette oeuvre, on s'aperçoit que les monnaies d'échange peuvent prendre différentes formes. Dès le début de l'oeuvre, la lettre de Bernard à son beau-père est utilisée comme une arme pour le blesser. "J'échange ma liberté contre cette lettre cruelle". C'est cela qu'aurait pu écrire le personnage de Bernard, lorsqu'il a rédigé cette lettre pour se venger, pour faire mal, autant qu'il a été blessé par la découverte qu'Alberic n'était pas son père biologique. Il fugue selon lui, pour prendre sa liberté, mais l'on comprend qu'il le fait uniquement par désespoir au fil de l'oeuvre.

De même, la lettre de Félix, le mari de Laura, qu'elle montre à Bernard lui fait prendre conscience de la réalité : les liens du sang sont factices et seul l'amour de celui qui l'a élevé n'a vraiment d'importance. Bernard échange ici sa rancune contre une prise de conscience grâce à la lecture de cette lettre.

Pour terminer, le talisman du petit Boris est également un symbole important : il lui rappelle sa petite enfance et tout ce dont il a honte aujourd'hui.

II : Amitié et Amour VS Ethique

1) Les fausses-valeurs

Tous les personnages de l'oeuvre sont ici la représentation et le reflet des valeurs de la société, la plupart du temps décevante. La justice est partiale, la famille et le mariage ne sont que tromperie et mensonge (Les parents de Bernard, Laura et Felix, Les parents d'Olivier...) La religion se réduit à des pratiques dépourvues de sens et automatiques, sans foi, sans morale ni vertu de l'esprit. Les gens passent de plus en plus de temps à se mentir les uns aux autres ou à taire leurs sentiments (cf : relation Olivier et Edouard) lorsqu'il ne les falsifient pas . On en vient même à l'extrême, lorsqu'à la fin de l'oeuvre, le petit Boris, pensant rentrer dans un club et faire partie d'un groupe d'amis, est poussé au suicide par ses camarades, dont Ghéri, qui savait le pistolet chargé. Fausses valeurs va de paire ici avec la notion de "faux amis".

En outre, on met en lumière les accents détestables d'une société bourgeoise dont la valeur centrale est devenue l'argent. André Gide critique ici tous ces personnages artificiels, construits qui représentent tristement la société qui évolue. En pointant du doigt toutes ces relations hétérosexuelles décevantes, dégoûtantes (cf : première expérience d'Olivier avec une fille) ou représentant ni plus ni moins que l'échec, l'auteur critique les relations fausses, sans amour, qui se nouent par intérêt ou par habitude. Dans les mêmes années de l'écriture de ce roman, André Gide a publié "Si le grain ne meurt", dans lequel il évoque son homosexualité. On peut imaginer qu'à travers ce roman réaliste et critique de la société, André Gide dessine son amertume, son sentiment d'injustice et sa tristesse à l'égard de la situation de l'époque : leas relations hétérosexuelles sont libres d'exister, qu'elles soient fausses, sans amour, sans saveurs, sans loyauté, fondées sur l'intérêt, tandis que les relations homosexuelles, aussi sincères et pures soient-elles (Edouard et Olivier) sont considérées comme un délit moral et punies par la Loi. (27 juillet 1982 : dépénalisation de l'homosexualité en France).

L'éthique est la représentation même de la fausse-monnaie dans cette oeuvre : un trompe l’œil. L'éthique est l'ennemi des sentiments authentiques comme l'amitié et l'amour. On peut donc en conclure que les personnages éthiques sont tous, sans exception, de faux-monnayeurs, échangeant les vrais sentiments contre la fausseté.

2) La confusion des sentiments

La confusion des sentiments est présente tout au long de l'oeuvre. Olivier et Edouard s'aiment mais la définition traditionnelle de l'amour (hétérosexuelle de l'époque), leur différence d'âge, ainsi que le fait qu'il soit le demi-frère de sa mère mettent une barrière immense à leur union et ne leur permettent pas de se dévoiler. Barrière insurmontable pour le jeune-homme, qui tentera de se suicider. Il semble vouloir garder ses raisons secrètes mais l'on peut imaginer qu'il est bien plus attaché à Edouard que ce qu'il veut bien admettre et que cet amour tu et inachevé le tue à petit feu.

Tout le long de l'oeuvre, il semble particulièrement compliqué de savoir ce que les personnages ressentent vraiment. Hormis Edouard dont on lit le journal, et Bernard lorsqu'il lit ce journal, les confessions sentimentales sont rares et très souvent floues. On doit essayer d'interpréter des gestes révélateurs et de mettre de côté les mots trompeurs, qui se veulent respectueux de l'éthique, afin d'en savoir davantage sur les personnages, comme si l'on menait une sorte d'enquête policière émotionnelle. Cette difficulté de communication et d'interprétation ne fait que renforcer un peu plus la confusion des sentiments que l'on ressent palpable dans les Faux-Monnayeurs d'André Gide.

3) L'amitié salvatrice VS l'amitié destructrice

L'épisode du voyage en Suisse d'Edouard, Bernard et Laura nous montre à quel point, l'amitié peut se révéler salvatrice et peut aider à lutter contre l'influence néfaste d'une éducation oppressante, d'une crise émotionnelle (celle de Bernard) ou bien d'une crise de vie et d'un mauvais choix (Laura). Tous trois ressortent grandis de cette escapade amicale et de ce partage d'émotions et de conversations. Bernard a compris qu'il sur-réagissait et se comportait injustement envers son véritable père, qui est celui qui l'a élevé. Laura a appris qu'un homme pouvait très bien aimer suffisamment pour pardonner une erreur, ce qu'elle s'empressera de partager avec Bernard qui en a grandement besoin. Edouard, quant à lui, a eu l'intelligence d'inclure Bernard, qu'il a tout de suite reconnu comme étant un jeune à la dérive avec un besoin immense d'attention, et de prendre soin de lui pendant tout ce séjour. Cette amitié naissante a su être très salvatrice pour au moins deux des trois personnages : Bernard et Laura.

Néanmoins, face à l'amitié salvatrice, l'on trouve également l'amitié destructrice. La bande de Ghéri et Georges pousseront le petit Boris au suicide en faisant naître en lui l'espoir d'avoir des amis, l'espoir d'une amitié naissante. Ils utiliseront le besoin d'avoir des amis de Boris pour l'humilier, et pire encore, le pousser à appuyer sur la détente. Cette amitié destructrice est la plus marquante puisqu'elle souligne non seulement le destin tragique de ce jeune garçon mais également à quel point les relations sociales sont influentes dans la vie de chacun des personnages.

III : Mise en abyme et effet miroir

1) Un roman spéculaire

Les Faux-Monnayeurs est un roman spéculaire : en miroir. Edouard est en train d'écrire un nouveau roman qu'il souhaite intituler "Les Faux-Monnayeurs" mais il n'est pas certain que ce titre soit un bon titre. Le roman se trouve dans le roman et le journal des Faux-Monnayeurs se trouve également dans le roman : le journal d'Edouard. Les actions sont reflétées et parfois déformées par ces effets miroir.

Pour réaliser ce roman, André Gide s'est inspiré de deux faits divers : L'affaire des faux-monnayeurs anarchistes du 7 et 8 août 1907 et la sinistre histoire des suicides d'écoliers de Clermont-Ferrand (5 juin 1909). Il a souhaité fondre ces deux histoires vraies dans une seule et même intrigue.

2) Jeux d'influence et de points de vue

Si ce roman est complexe, c'est également grâce, ou à cause, des divers changements de narrateur et changements de points de vue tout au long de l'intrigue. Pour André Gide, offrir une diversité de points de vue au lecteur serait la seule manière d'arriver à une vue plus réaliste et objective de la réalité et de la vérité. Ces changements nous permettent d'avoir une vue complète de la réalité dans ce roman.

Chez André Gide, tous les personnages ne sont pas complexes, et certains, aveuglés par leur point de vue unique vont sombrer et courent tout droit vers leur tragédie personnelle. (Cf : La Pérouse par exemple)

Le roman se termine brusquement, non pas par l'épuisement du sujet, qui doit donner l'impression de l'inépuisable mais au contraire, par son élargissement, et par une sorte d'évasion de son contour. Il ne doit pas se boucler, mais s'éparpiller, et se diffuser comme pour donner l'impression d'une histoire sans fin qui évolue de manière constante.

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